Une société de millionnaires et d’infirmières

L’Occident voit se profiler des sociétés avec deux catégories d’acteurs économiques: des actionnaires et dirigeants richissimes, et un petit personnel destiné à les servir.

Facebook, combien de divisions ? Pour 100 milliards de dollars de valeur boursière théorique (et seulement 3,7 milliards de recettes à ce jour), le réseau social qui va entrer en Bourse compte… 3 200 salariés. Apple en emploie un peu plus pour produire ses jolis joujoux : 46 600 personnes pour 108 milliards de chiffre d’affaires et 500 milliards de capitalisation. La comparaison avec l’ancêtre HP (ordinateurs, imprimantes), né en 1939 dans la future Silicon Valley, est édifiante : HP fait vivre 7 fois plus de salariés pour un chiffre d’affaires à peine supérieur… et une valorisation 5 fois inférieure. 

Contrairement aux industriels de l’automobile, de l’acier ou du textile, les sociétés de l’ère numérique ne sont guère friandes de main-d’oeuvre. Avant l’euro, le rapport salariés/chiffre d’affaires suivait, grosso modo, la règle du « 1 pour 1 » : 30 salariés, 30 millions de francs de chiffre d’affaires. L’âge d’or d’Internet fait exploser ces normes. Même les emplois induits sont moins nombreux : Facebook, à qui 1 humain sur 7 confie ses secrets, a certes contribué à créer 230 000 emplois en Europe (agences de marketing, développeurs d’applications, jeux sociaux…), mais l’industrie automobile en engendre 10 fois plus avec ses sous-traitants. 

Si Facebook ou Apple n’enrichissent guère le tissu local, elles enrichissent en revanche leurs actionnaires avec des bénéfices à faire pâlir Vuitton ou Gucci : le fabricant de l’iPhone devrait réaliser 40 milliards de dollars de bénéfices en 2012. Sa trésorerie dépasse les 100 milliards ! Facebook affiche déjà 750 millions d’euros de bénéfices, pour 553 millions pour EADS, par exemple. Et l’entrée en Bourse va fabriquer un millier de millionnaires : les employés d’origine du réseau social vont en effet se partager quelque 23 milliards de dollars ! 

A la faible nécessité de main-d’oeuvre s’ajoute l’effet délocalisation : pour fabriquer ses smartphones, Apple a certes besoin de petites mains… mais elles sont chinoises. C’est le modèle classique de la mondialisation : aux pays émergents le façonnage, aux pays développés l’intelligence. Sauf que Shanghai ou Bombay comptent aujourd’hui des milliers de bons ingénieurs ou designers capables de prendre le relais. Craig Barrett, ancien patron d’Intel, affiche depuis longtemps son pessimisme : « Des entreprises se créeront toujours dans la Silicon Valley. Mais elles ne créeront plus d’emplois. » 

L’Occident voit se profiler des sociétés dystopiques où ne subsisteront que deux catégories d’acteurs économiques : d’un côté, des actionnaires et dirigeants riches à millions ; de l’autre, un petit personnel destiné à les servir (coiffeurs, femmes de ménage, masseurs, aide à la personne, gardiens, guides…). Quelques milliers de riches paieront pour s’offrir des services et entretenir des chômeurs. Voici venir une société de millionnaires et d’infirmières, cernés par des bataillons de sans-emploi ! 

Les services eux-mêmes ne sont plus à l’abri. Une étude de McKinsey montre que, dans la banque, l’ingénierie ou la comptabilité, de 13 à 50 % des emplois sont délocalisables. C’est d’ailleurs tout le débat provoqué par le modèle low cost de Free : Orange ou Bouygues prétendent s’efforcer de garder les jobs dans l’Hexagone, tandis que Free installe d’emblée ses centres d’appels à l’étranger. Cette fois, le consommateur français prend conscience de sa schizophrénie : pour s’offrir un forfait à prix cassé chez le nouvel opérateur, il pousse les concurrents de celui-ci à détruire des emplois en France… Ce qu’il faudra bien payer un jour en finançant le budget de Pôle emploi. 

http://www.lexpress.fr/actualite/economie/une-societe-de-millionnaires-et-d-infirmieres_1092174.html

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