Au Portugal, la cure d’austérité se digère mal

 

Tous les fonctionnaires et employés des entreprises publiques gagnant plus de 1.500 euros verront à la fin du mois leur salaire amputé d’une portion comprise entre 3,5% et 10%. La déprime s’étend.

Sous la lumière blafarde du néon, le policier bedonnant semble presque aussi fatigué que son fauteuil rapiécé. Derrière le guichet, un téléviseur d’un autre âge crachote des images floues. Malgré ses charmants azulejos, le minuscule commissariat du Rossio n’a rien d’un site touristique. «J’ai honte de la vétusté de nos installations ! s’indigne Paulo Rodrigues, président du syndicat des professionnels de police. Qui plus est, dans un quartier touristique!» Mais avec le budget d’une rigueur inédite voté cet hiver, la situation ne risque pas de s’améliorer. Sous la pression de Bruxelles et des marchés financiers, Lisbonne, lourdement endetté, s’est engagé à faire des économies de l’ordre de 5 milliards d’euros en 2011. Baisse des salaires de la fonction publique, plafonnement des prestations sociales, augmentation de deux points de la TVA et même hausse des impôts, il s’agit pour le Portugal de la plus sévère cure d’austérité depuis quinze ans.

«Il y a des dépressions, des suicides…»

Comme tous les fonctionnaires et employés des entreprises publiques gagnant plus de 1.500 euros -ce qui représente quelque 450.000 salariés, soit plus de la moitié de la fonction publique-, les policiers verront, à la fin du mois, leur salaire amputé d’une portion comprise entre 3,5% et 10%. Des mesures jugées étouffantes par le principal syndicat de police. «Je reçois des dizaines de courriels révoltés, assure Paulo Rodrigues. La motivation est au plus bas : non seulement on baisse nos salaires, mais, faute de moyens et d’effectifs, notre travail devient très dur. Il y a des dépressions et des suicides.» Diplômé ou pas, un agent débute à 920€… et peut y rester une quinzaine d’années. Certains sont obligés de compléter par des petits boulots au noir. Las d’attendre un hypothétique financement, d’autres utilisent leur propre véhicule, ordinateur ou télé­phone portable et s’achètent eux-mêmes leur gilet pare-balles. En cas d’accident de voiture, il n’est pas rare que les policiers se cotisent pour payer les réparations, de peur d’écoper d’un procès disciplinaire. «Horaires extensibles, vacances rares, les conditions de travail sont déplorables, insiste ce chef d’équipe dans les unités spéciales, qui émarge à 1.900€. Sans parler des problèmes matériels. À Porto, le plafond d’un commissariat s’est effondré. À Braga (Nord), les deux voitures du poste sont en panne: les policiers patrouillent à pied. Partout, par manque d’effectifs, on est obligé de refuser les plaintes mineures. Par manque de place, il m’est arrivé de conduire un interrogatoire dans les toilettes…»

«On n’y arrivera pas»

C’est sûr, «2011 sera une année de contestation», poursuit Paulo Rodrigues. Il s’apprête à déposer une plainte devant l’OIT, l’Organisation internationale du travail. Au Portugal même, plusieurs dizaines d’actions en justice ont aussi été lancées, en référé, par divers syndicats de fonctionnaires : pour eux, les baisses de salaires sont anticonstitutionnelles. Personne, en revanche, ne peut rien pour les 900 000 «reçus verts», ces travailleurs précaires «prestataires de services» qui n’ont droit ni aux allocations chômage, ni aux indemnités maladie. Ceux qui travaillent pour le secteur public verront leur traitement diminuer de 10%, la baisse maximale prévue pour les plus hauts salaires de l’administration.

À l’hôpital Santa Maria, le plus grand hôpital public de Lisbonne, c’est carrément une baisse des dépenses de 15% qui est exigée. «De toute façon, on n’y arrivera pas ! prévient le Dr Isabel do Carmo, chef du service d’endocrinologie. On va encore rationaliser le plus possible, mais on ne peut pas supprimer des traitements très chers comme ceux du sida ou du cancer ! Tout le personnel est très mécontent, car on faisait déjà beaucoup de sacrifices, entre les urgences et les permanences de nuit… La santé a fait d’énormes progrès au Portugal; j’ai peur d’un retour en arrière.» La soixantaine bien entamée, le Dr do Carmo ne touche, pour 35 heures à l’hôpital, que 2.600 €. Elle complète par 25 heures de consultation dans son cabinet privé…

«Les Portugais ont toujours l’impression qu’ils sont l’un des peuples les plus malheureux et retardés d’Europe, tempère Maria Joao Pires, éditrice et blogueuse politique. Mais ici il y a des choses qui fonctionnent mieux qu’ailleurs! On est presque tous propriétaires, on a plus de téléphones portables que d’habitants, et nos professeurs font partie des mieux payés d’Europe, ils sont au niveau de l’Allemagne en fin de carrière!»

Professeur de maths à l’université de Lisbonne, Mario Branco, 43 ans, peut en témoigner. Gagnant 3.750 € par mois, il va perdre 9,33% de son salaire. Célibataire sans enfants, il se «débrouillera». Mais il s’inquiète surtout du surcroît de travail dû aux suppressions de postes et des pressions «pour avoir de bons résultats» à la fois dans ses recherches et avec ses étudiants.

Mêmes «pressions» au ministère de la Justice, où travaille Joao Firmino comme psychologue et assistant social. «C’est clair, avec la hausse du chômage et la baisse du pouvoir d’achat, la délinquance va augmenter, soupire-t-il. J’ai chaque jour plus de travail. La semaine dernière, pour la première fois, j’ai eu de l’hypertension. On a beau être psychologues, mes collègues et moi, on déprime un peu. Pour l’instant, on tient le coup. Mais cette crise, on n’en voit pas la fin…»

http://www.lefigaro.fr/international/2011/01/21/01003-20110121ARTFIG00680-au-portugal-la-cure-d-austerite-se-digere-mal.php

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