Axel Miller: « On est arrivé au bout d’un système »

De 2010, l’ancien CEO de Dexia, Axel Miller, retient les injustices qui se sont accrues. Il évoque un système du tout au marché qui est arrivé en bout de course et exhorte à sortir du consumérisme matérialiste. Plutôt inattendu pour un dirigeant de Petercam.

Lorsqu’il parle de l’image de 2010 qui lui « vient instantanément à l’esprit« , l’ancien président du conseil d’administration de Dexia évoque un reportage de la télévision française qui montrait d’une part des magasins de luxe qui, face à leur succès, ferment plus tôt en vue de conserver leurs stocks pour les fêtes et d’autre part les files qui n’ont jamais été aussi longues à la soupe populaire. C’est donc l’accroissement des injustices qui marque Axel Miller. Non pas l’un ou l’autre évènement économique ponctuel ou telle ou telle législation en matière financière. C’est bien l’accroissement visible des inégalités qui l’a marqué en 2010.

Une croissance à crédit

Le natif d’Uccle constate, avec un peu de recul sur la crise bancaire de 2008, que celle-ci n’était pas la source de tous les maux « mais que des phénomènes plus structurels liés à l’évolution des échanges internationaux, aux déséquilibres mondiaux et à un phénomène d’endettement » expliquent également les problèmes rencontrés par nos systèmes économiques.

En fait, constate l’invité de Bertrand Henne, la croissance des 40 dernières années a été achetée « à crédit » et nous sommes au moment douloureux où l’on nous présente la facture. Qui plus est dans un contexte où les marchés sont particulièrement réactifs et sensibles aux moindres mauvais signaux.

Les marchés n’ont pas de foi mais dictent leur loi

L’actuel président du comité de direction de Petercam rappelle cependant que « les marchés » sont des agglomérats d’investisseurs et que dès lors, utiliser le terme « le marché » comme se référant à un monolithe n’a pas de sens.

La réalité reste de ce fait que « le marché » n’est contrôlé par personne mais qu’il « dicte sa loi« , une loi sans coeur et sans âme. Pour ce dirigeant d’une entreprise d’investissements boursiers, ce constat pose la question du fonctionnement de ce « marché« , de la gouvernance financière et du rapport entre marché et Etat.

« Est-ce que nous pensons que ce monde peut-être dicté, conduit, dirigé par un ensemble de visages anonymes qui un jour pense que quelque chose est bien et le lendemain pense que quelque chose n’est pas bien et instantanément sanctionnent de manière brutale ?« , interpelle-t-il. « Je pense qu’on est arrivé au bout d’un système« , répond-il lui-même avec flegme et sans concession. Un point de vue pour le moins lucide de la part d’un acteur qui de par ses fonctions fait justement partie de ces « visages anonymes » auxquels il se réfère.

Sortir du « matérialisme à tout crin« 

Lorsqu’on aborde le dossier de la crise grecque, l’interviewé dit comprendre la colère du peuple hellène car, du point de vue de la population, il semble que les personnes au pouvoir au niveau financier et politique « ont échoué« . A nouveau, ce n’est pas là forcément le discours que l’on attendrait d’un homme d’affaire dans sa position.

Axel Miller pense également qu’il faut, au niveau européen, un leadership politique fort pour initier un réel tournant dans la politique économique mais également dans les mentalités. Ainsi selon lui, il faut « expliquer aux générations futures qu’on ne va pas pouvoir constamment continuer à avoir plus et à avoir plus vite. Que l’endettement va devoir être résorbé« . Mais encore qu’il faudra faire preuve de grandes capacités pédagogiques et oser proposer un autre modèle de développement, « peut-être que le monde de la consommation, du matérialisme à tout crin n’est pas celui dans lequel nous devons propulser les générations suivantes« .

Axel Miller se dit conscient, cependant, que cela va générer de « l’incompréhension, de la colère et des tensions sociales« .

Ne pas refléchir de façon binaire

Toujours en partant du cas grec et en l’élargissant à d’autres cas d’économie en difficulté, notre invité estime qu’il ne faut pas opposer « austérité et prodigalité » de façon « binaire« . Il faudra essayer de trouver une synthèse des deux pour réduire les dettes publiques tout en stimulant la croissance et en créant de l’emploi. Sans pour autant s’avancer sur les contours que cette synthèse devrait prendre. Dans ces politiques, la « pédagogie à l’égard des populations sera extrêmement importante » car elles devront se faire avec les populations et non pas malgré elles.

Sommes-nous dès lors condamné à l’austérité pendant de longues années ? « C’est à peu près inévitable. Il va bien falloir un jour rembourser nos dettes« , lâche-t-il comme une évidence.

Tout en comprenant les tensions et les ires que ce postulat implacable suscite dans le cas grec face à la perception d’une « classe politique qui a failli, une classe financière qui a commis des erreurs » et « l’intervention du FMI et des programmes qui coupent partout sans offrir de perspective« . Forcément « cela génère de la colère, de l’incompréhension et de l’indignation« .

La quadrature du cercle : réconcilier logiques actionnariale et sociale

Brink’s, Carrefour et Opel Anvers : trois entreprises qui ont été à la base de crises sociales aigues. Mais « on ne peut pas mettre les trois dans le même sac » et donner la même analyse de ces trois dossiers qui ont chacun leurs spécificités.

Mais la question qui semble se poser dans les trois cas est de savoir si le capitalisme est réellement incapable de réduire les contradictions entre logique actionnariale et logique sociale.

Une question très importante, note l’interviewé. Parlant d’expérience, ce dernier précise que lorsque l’on occupe un poste à responsabilités, la question de savoir s’il faut « vraiment choisir entre l’efficience et le social ? Est-ce que je dois choisir entre mes actionnaires, mes collaborateurs et mes clients? » s’impose inévitablement à vous.

Une nouvelle fois, le Bruxellois veut trouver une réponse nuancée et qui évite les raisonnements dualistes. Certes il y a une « efficience nécessaire » dont une entreprise doit faire preuve mais d’un autre côté, les travailleurs ne peuvent être sacrifiés sur l’autel de cette efficience car « la richesse d’une entreprise ce sont ses collaborateurs« . « Je refuse de croire qu’il faut sacrifier l’un par rapport à l’autre« , martèle Axel Miller. Il y a moyen selon lui de trouver des synthèses qui permettent de ménager les deux aspects. « J’ai toujours tenté de faire cette synthèse en tant que patron« , affirme l’ancien patron de Deixa. Pour pouvoir réussir cette synthèse, il faut « expliquer aux actionnaires et aux travailleurs » que « tout le monde est dans le même bateau« . Selon notre invité, c’est le point central du management de faire la synthèse entre toutes ces dimensions.

L’éloignement des centres de décisions a eu un impact

Face au fait que dans les trois cas évoqués (Brink’s, Carrefour, Opel Anvers), les centres de décision se situent à l’étranger, l’homme d’affaires pense que l’on « a témoigné en Belgique d’une énorme naïveté en n’ayant pas de politique industrielle qui vise à conserver des centres de décision dans notre pays. Et on le paie » car pour une entreprise, l’éloignement du centre de décision joue clairement un rôle, assène-t-il. Des décisions ont été prises qui n’auraient pas été « prises du tout de la même manière si nous avions une direction plus proche« , croit-il encore savoir.

« Nous avons une classe politique de grande qualité« 

Concernant la crise politique belge, Axel Miller ne fait pas non plus dans l’analyse simpliste. « Je pense que le politique n’a jamais été aussi important qu’aujourd’hui« , ose-t-il sans que l’on puisse alors l’accuser de caresser l’opinion publique dans le sens du poil. « Je pense que nous avons une classe politique de très bonne qualité en Belgique » mais que cette classe est rendue impuissante par un système proportionnel qui implique trop de compromis. Sans détour, il avoue qu’il préfèrerait « de loin un système majoritaire » avec un parti clairement identifié qui gouverne et est récompensé ou sanctionné selon ses résultats. Mais tel quel, le système est devenu ingouvernable selon lui. On partage avec l’Italie et Israël un système proportionnel très poussé dont on voit les limites actuellement.

Mais en dehors du système lui-même, la Belgique dispose d’un bon « matériel politique » humain estime ce licencié en droit de l’ULB.

Ne pas diaboliser Bart De Wever

Interrogé quant à son avis sur Bart De Wever, Axel Miller estime que son opinion sur la question n’a pas d’intérêt mais également qu’il n’y a pas d’intérêt « à jouer la personne« . Autrement dit, il ne faut pas se crisper par rapport à un individu mais accpeter qu’il y a une certaine convergence sur les objectifs : celui de faire fonctionner le système.

Il ne faut pas diaboliser un homme comme Bart De Wever qui est un « homme intelligent » et qui « a des idées claires« . « Dès que vous jouez l’homme ou la femme au lieu de jouer le sujet fondamental, vous diaboliser », « la logique de l’homme n’est pas complètement anormale ou paranormale« . Ayons des vrais débats de fond, apaisés et sereins, exhorte-t-il, car la situation l’exige.

Le Plan B ? « On ne peut rien exclure« 

Pour ce juriste de formation, « il en va du plan B pour la Belgique (la séparation d’avec la Flandre, ndlr) comme de celui de l’éclatement de l’euro« , à savoir que ce n’est pas l’option qu’il privilégie, mais qu’aujourd’hui « on ne peut rien exclure« , et donc que c’est une option potentiellement envisageable.

Seules des négociations soutenues et du travail renouvelé pourront conduire à éviter ce scénario. Aller aux urnes ne serait pas compris par la population et n’amènerait pas de solution puisque la nouvelle équipe aurait une tâche aussi difficile que la précédente. « Faisons confiance aux mandataires pour obtenir des résultats dans les meilleurs délais« , conclut-il sur la question de la crise politique.

Gouvernance financière : peu de choses ont changé

Y a-t-il eu des changements dans les pratiques financières depuis la crise de 2008-2009 ? Pas vraiment constate Axel Miller. Les mesures nécessaires pour que ce que l’on a vu ne se reproduisent jamais n’ont pas été prises, selon lui.

En fait, peu de choses ont changé : les grandes banques d’investissement restent les maîtresses du jeu et on attend encore les décisions globales sur la taille idéale des banques, sur la structure de l’actionnariat, etc.

De nombreuses questions de fond ont été laissées en plan. On a déjà fait beaucoup de choses mais il faudrait une reflexion plus profonde sur les déséquilibres structurels du secteur, analyse l’ancien CEO de Dexia.

Le marché continue en gros de fonctionner comme il le faisait avant la crise, si l’on en croit son constat.

 

Julien Vlassenbroek

http://www.rtbf.be/info/economie/finance/axel-miller-on-est-arrive-au-bout-dun-systeme-289779

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